Dimanche 4 mars 2012, 20h30, descente de la navette. Je viens d’arriver à la 13ème compagnie, la compagnie du capitaine C., celle où
je suis affecté. Plusieurs sentiments m'assaillent. La peur de l'inconnu, les défis qui m'attendent ; mais aussi l'excitation, l'impatience, la certitude que quoi qu'il advienne, d'ici trois
semaines, je pourrai répondre aux questions qui m'habitent aujourd'hui : Suis-je fait pour vivre dans le monde militaire ? Est-ce que mes cadres seront satisfaits de moi ? Et surtout, suis-je
prêt à être un officier ?
Dès le lundi matin, 5h, le rythme effréné du séjour se met en marche. Cette journée est longue et difficile, elle se termine à 23h.
On nous demande beaucoup de choses, parfois trop, mais ce n'est qu'une première impression qui très vite s'efface. C'est la règle du jeu : il faut être présent, tout le temps, et apprendre,
comprendre, s'adapter. Je réalise à quel point j'adore cet état d'esprit, cette impression qui m'évoque le souffle coupé d'une rentrée dans l'eau froide. Très vite, la sensation désagréable
disparait pour laisser la place à la satisfaction d'être là.
Cette première semaine, jusqu'au vendredi matin, premier jour de terrain, est longue. Mais le rythme est pris. Vendredi, samedi,
dimanche, nous sommes dehors. Nous marchons, nous faisons un tour d'ateliers illustrant les 11 actes réflexes. Notre devise devient bientôt : "Pépé garde cocotte" (PP GARD COCOT). Pour réviser
les cadres d'ordres, nous plaisantons. Notre section, la quatrième section, celle du sous-lieutenant Le Roux, est soudée. Nous observons les autres, ils paraissent moins sollicités que nous, ils
semblent moins unis. Nous, nous sommes les loups. Notre cri : un "HA!" solitaire, suivi d'un "HOU!" à l'unissons ; il raisonne à chaque fois que nous rompons les rangs.
La deuxième semaine passe très vite. Jeudi et vendredi nous sommes sur le terrain, dans la "Ville Bizarre", pour un combat urbain. Nous devons prendre
le village, pour ensuite le tenir toute la nuit. Notre section est en appui pendant l'assaut. Je commence la journée en étant dans un trinôme, grenadier voltigeur de tête, celui qui surveille les
mines et qui ne doit pas lever son regard au-delà de 15 mètres devant lui. Après l'assaut, je reste près de mon sergent chef de groupe (le sergent L., un réserviste, mon cadre préféré des trois
affectés à notre section). Je suis radio. Bientôt, il me la reprend, la donne à un autre, et me nomme adjoint. Je dois aller dormir, il est 22h, il me réveillera à 1h pour que je le remplace. A
minuit, je me réveille en sursaut et viens aider mes camarades pris sous le feu. L'attaque est repoussée dans notre secteur, ailleurs aussi. Les "plastrons" restent hors de notre zone. Je
retourne me coucher et une heure plus tard, me voilà à organiser les gardes. Je m'assure que chacun se réveille, j'ordonne la préparation des cafés pour ceux qui sont sur la butte, devant notre
maison, et qui ont froid. Je fais des allers-retours et motive tout le monde. Il est bientôt 6h, la dernière attaque est lancée. Je suis sur la butte à ce moment là, et participe activement au
combat. Le sergent me rejoint, je lui rends compte, il me félicite.
Le dernier week-end nous permet de profiter de deux demi-journées de permission. Je sors de la base l'après-midi du samedi, pour
rejoindre le supermarché à pied (sous la pluie) avec un camarade. Finalement nous faisons du stop et parvenons à nous "ravitailler" en barres énergétiques et autres produits locaux. L'ordinaire
et les rations sont vraiment à la hauteur de notre appétit qui grandit avec le temps de la préparation, mais ces petits "plus" ne sont pas de refus, pour le physique, le moral, et la cohésion.
Ces deux demi-journées sont ponctuées par des lessives, des révisions, du repos, un restaurant le samedi soir et un verre avec les cadres le dimanche soir, pour fêter les trois anniversaires de
notre section qui tombent pendant la PMS. Les batteries sont rechargées, nous sommes prêts pour notre dernière semaine.
Le
rallye de deux jours censés tester nos acquis a lieu mardi et mercredi. Course d'orientation et parcours d'obstacle (non noté, mais dont l'engagement est apprécié) pour le mardi matin, ateliers
théoriques et pratiques et enfin marche pour l'après-midi. Dernière étape, mission de sauvetage effectuée par la section à partir de 23h. Une réussite. Le groupe se renforce, ma conviction
grandit comme jamais je n'aurais pu l'imaginer. On pourrait croire que la difficulté m'aurait amoindri, mais elle ne fait qu'accrocher un sourire à mes lèvres. J'aime cette vie, cette sensation,
c'est une réalité qui s'impose à moi. L'évoquer pour l'écrire m'en donne des frissons. Surtout lorsque je m'apprête à évoquer MA journée, celle où je suis chef de jour. Je le deviens à l'issu de
notre mission de sauvetage. J'organise la garde, le lever, mais surtout la progression de la section lors du parcours Guyane du lendemain matin. Je propose au lieutenant de mettre M. dans la
civière, il est tombé sur le dos lors du PO et persiste dans l'aventure... mais j'ai vu ses yeux rouges lorsqu'il a mis son sac à l'issu de la dernière matinée. Il a mal, et en tant que chef de
jour, je ne peux pas risquer de le voir souffrir encore plus, voire même se blesser irrémédiablement. Le lieutenant apprécie ma démarche et valide ma proposition. Nous avons fait le meilleur
temps au parcours Guyane.
De retour à la compagnie, le temps semble s'accélérer un peu plus. Nous sommes impatients de retrouver nos proches, et tristes de
nous quitter. Il est question ici de parler de notre ressenti personnel, mais pour moi, c'est un groupe qui a vécu toutes ces aventures et péripéties. Voilà le sens de mes "nous" successifs. Mais
ce "nous" n'aurait pas pu exister si le "je" n'avais pas trouvé sa place. Et il l'a trouvé. Je l'ai profondément réalisé en revenant à la vie civile. Mon rythme à changé, mon état d'esprit aussi.
J'ai revu mon entourage et toutes les félicitations que j'ai pu recevoir lorsque j'évoquais mon classement (25ème sur 94, -116 au départ) ne m'ont pas autant marqué que l'analyse de mon plus
proche camarade au dojo (lieu où je pratique le Karaté) : "il y a un truc différent qui se dégage de toi maintenant, je saurais pas te dire quoi".
J'y réfléchis et je crois savoir. Lors de la veillée au drapeau, lorsque le capitaine C. nous parlait, alors que nous étions au
garde à vous, la tête droite, tournée vers les couleurs de notre pays, et qu'il nous disait "demandez vous si vous êtes prêt à être officier, à commander, à combattre, à mourir", la réponse
n'était qu'une évidence. Oui.

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